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Platon[65]

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Platon[65]
Platon



Critias









BeQ

Platon



Critias

[ou Atlantique]



Traduction, notices et notes

par

Émile Chambry









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Philosophie

Volume 9 : version 1.01



2

Aussi, à la Bibliothèque :





Apologie de Socrate

Criton

Phédon

Le Sophiste

Le Politique

Philèbe

Timée

Théétète

Protagoras









3

Critias



Édition de référence :

Classiques Garnier.









4

Notice sur le « Critias »



Le Critias reprend, pour le compléter, le récit

ébauché dans le Timée, de la guerre soutenue par les

Athéniens contre les rois de l’Atlantide.

Critias commence par réclamer l’indulgence comme

Timée l’avait fait avant lui. Il prétend même y avoir

plus de droit que Timée ; car Timée avait à parler des

choses divines, que nous ignorons, et la vraisemblance

suffit aux auditeurs en de telles matières, tandis que lui

va parler des choses humaines, et ici chacun se croit

compétent et se montre un juge rigoureux.

Pour s’intéresser à la guerre, il est indispensable de

connaître les antagonistes et de décrire les forces et le

gouvernement des uns et des autres. Critias commence

par les gens de son pays, les Athéniens. Quand les

dieux se partagèrent le monde, Athèna et Hèphaistos

reçurent en commun le lot de l’Attique. Ils y firent

naître des gens de bien et leur enseignèrent

l’organisation politique. Les noms de ces hommes se

sont conservés, mais le souvenir de leurs actions a péri

à la suite de déluges qui n’ont laissé subsister chaque

fois que des montagnards illettrés. Le pays était alors



5

habité par trois classes de citoyens : les artisans, les

agriculteurs et les guerriers, qui habitaient à part,

vivaient en commun, sans rien posséder en propre et

n’exigeaient des citoyens qu’ils protégeaient que le

strict nécessaire. Le territoire était plus étendu

qu’aujourd’hui : il allait jusqu’à l’Isthme et comprenait

la Mégaride, et il s’étendait au nord jusqu’au fleuve

Asopos. La qualité du sol y était sans égale et pouvait

nourrir une nombreuse armée. Depuis lors, les

inondations ont dénudé le pays. Il était, en ce temps-là,

couvert d’une terre grasse et fertile ; les montagnes

étaient revêtues de forêts, et le sol gardait les pluies, qui

alimentaient des sources et des rivières.

Quant à la ville, l’aspect en a été modifié par des

tremblements de terre et des pluies extraordinaires, qui

ont dilué et entraîné le sol. L’acropole s’étendait du

Pnyx au Lycabette, formant un plateau revêtu de terre

végétale. Sur ses pentes habitaient les artisans et les

laboureurs, et, sur le sommet, les guerriers qui y

vivaient en commun. Les guerriers administraient le

pays avec justice, et ils étaient renommés pour leur

beauté et leur vertu dans le monde entier.

Avant d’aborder le sujet de l’Atlantide, Critias

prévient ses auditeurs que les noms des barbares qui

l’habitaient ont été traduits d’abord par les Égyptiens

dans leur langue, et que Solon les a traduits de même en





6

langue grecque.

Dans le partage du monde, Poséidon avait obtenu

l’Atlantide, île immense située au-delà des colonnes

d’Hèraclès. Il y installa cinq couples de fils jumeaux

qu’il avait eus de Clito, la fille du roi du pays. Ce roi

habitait une montagne située au milieu d’une vaste

plaine. Poséidon la fortifia en creusant autour trois

enceintes circulaires concentriques, deux de terre et

trois de mer, et fit jaillir au milieu de l’île deux sources

abondantes, l’une d’eau froide et l’autre d’eau chaude.

Il divisa le pays en dix lots en faveur de ses dix fils.

L’aîné, Atlas, eut la souveraineté sur les autres, et le lot

le plus beau, avec la demeure de sa mère, au centre de

l’île. Cette île était d’une extrême richesse ; l’on en

extrayait des métaux de toute sorte ; elle nourrissait

toutes sortes d’animaux, en particulier des éléphants, et

des arbres fruitiers de toute espèce.

Les habitants complétèrent l’œuvre du dieu de la

mer, ils jetèrent des ponts sur les enceintes d’eau de

mer pour ménager un passage vers le dehors et vers le

palais royal, dont l’émulation des rois fit une merveille

de grandeur et de beauté, ils creusèrent, de la mer à

l’enceinte extérieure, un fossé propre à livrer passage

aux plus grands navires, et à travers les enceintes de

terre des tranchées assez larges pour permettre à une

trière d’y passer. Ils recouvrirent ces tranchées de toits





7

pour qu’on pût y naviguer à couvert, ils revêtirent d’un

mur de pierre le pourtour de l’île où habitait le roi et

transformèrent les carrières d’où ils avaient extrait les

pierres en bassins souterrains pour les vaisseaux. Sur

l’acropole, se dressait un temple immense, consacré à

Poséidon et à Clito. Ce temple était revêtu d’or et

rempli de statues de toute sorte. Autour des sources que

Poséidon avait fait jaillir, on avait construit pour les

bains des bassins à ciel ouvert pour l’été, et d’autres

couverts pour l’hiver. Dans les diverses enceintes on

avait ménagé des temples, des jardins, des gymnases,

un hippodrome, des casernes pour la garde du prince.

Les arsenaux maritimes étaient pleins de trières. Un

mur circulaire, distant de cinq stades de la plus grande

enceinte et de son port, était couvert d’habitations

pressées les unes contre les autres, et le canal et le plus

grand port étaient remplis de navires venus de toutes les

parties du monde.

Quant au pays lui-même, les rivages en étaient fort

élevés et à pic sur la mer. Tout autour de la ville

s’étendait une plaine encerclée de montagnes richement

peuplées. Autour de cette plaine on avait creusé un

fossé d’une longueur de 10 000 stades (1776

kilomètres). Des tranchées la coupaient en ligne droite

et se déchargeaient dans ce fossé. Elles servaient au

flottage du bois qu’on descendait de la montagne et au

transport des marchandises venues du dehors ou du



8

pays même, où se faisaient annuellement deux récoltes.

En ce qui regarde l’organisation militaire, chaque

district – il y en avait 60 000 – fournissait un chef et le

chef à son tour fournissait des soldats de toutes armes et

des marins pour une flotte qui devait compter 1200

trières.

Quant à l’organisation politique, en voici les

principaux traits. Chacun des dix princes était maître

absolu dans ses États. Ils s’assemblaient tous les dix

tous les cinq ou six ans dans le temple de Poséidon pour

délibérer sur les affaires communes et juger ceux

d’entre eux qui auraient violé les lois de Poséidon. Ils

égorgeaient d’abord un taureau, et ils en faisaient couler

le sang sur la colonne où étaient gravées les lois ; puis

remplissaient de vin un cratère où ils jetaient un caillot

de sang au nom de chacun d’eux, et ils s’engageaient à

obéir en tout point aux ordres de Poséidon en buvant

une coupe puisée au cratère, coupe qu’ils consacraient

dans le temple. La nuit venue et tous feux éteints dans

le temple, chacun des princes, vêtu d’une robe d’un

bleu sombre, s’asseyait dans les cendres du sacrifice

pour juger ou être jugé. Au retour du jour, ils

inscrivaient sur une table d’or les jugements rendus

pendant la nuit. Chacun d’eux s’engageait à prêter

main-forte aux autres, s’il était attaqué, à délibérer en

commun et à reconnaître l’hégémonie des descendants





9

d’Atlas. Le roi cependant ne pouvait faire mettre à mort

aucun d’eux, s’il n’avait en sa faveur plus de la moitié

des voix.

Pendant de nombreuses générations, les rois de

l’Atlantide obéirent aux lois. Attentifs à la seule vertu,

ils supportaient aisément le fardeau de la richesse et de

la puissance. Mais quand la portion divine qui était en

eux s’altéra par son alliage avec la partie mortelle, ils

oublièrent les prescriptions de Poséidon et cédèrent à

l’ambition et à l’orgueil. Pour les ramener à la

modération et à la vertu, Zeus résolut de les châtier. À

cet effet, il réunit les dieux et leur dit :

Le manuscrit de Platon finit sur ces mots, et cette

guerre fameuse que Critias devait raconter en détail et

qui devait être l’essentiel de l’ouvrage, ne nous est

connue que par ce qui en est dit dans le Timée, à savoir

que les Athéniens, réduits à leurs seules forces,

repoussèrent les rois de l’Atlantide, mais que leur

armée périt avec eux dans le cataclysme qui engloutit

l’île entière. Qu’est-ce qui empêcha Platon de terminer

son ouvrage ? L’antiquité ne nous en a rien dit. Trouva-

t-il la tâche au-dessus de ses forces ? Mourut-il avant de

pouvoir la mener à bonne fin, ou se désintéressa-t-il de

son sujet pour composer les Lois ? Son but avait été de

justifier les utopies de la République, en montrant

qu’elles s’étaient déjà réalisées neuf mille ans





10

auparavant chez les Athéniens vainqueurs des Atlantes,

et de prouver qu’une petite république bien policée et

vertueuse est supérieure, même à la guerre, à un grand

État despotique où l’orgueil et l’ambition ont aboli la

justice. Il a rempli la première partie de cette tâche. S’il

a renoncé à la seconde, c’est peut-être qu’il

appréhendait de trouver peu de créance chez ses

lecteurs, en exposant une guerre purement imaginaire,

alors qu’il pouvait arriver au même but en racontant

une guerre authentique, qui intéresserait bien autrement

les Athéniens, puisqu’ils en étaient les héros, la guerre

où leur patriotisme et leur courage avaient triomphé

d’un immense empire, assimilable à celui de

l’Atlantide, l’empire des rois de Perse. Et ce récit, il l’a

fait avec une admirable éloquence dans le troisième

livre des Lois, où il a exalté la victoire des Athéniens.

Tel qu’il nous est parvenu, et tout incomplet qu’il

est, le Critias n’en est pas moins un ouvrage très

intéressant, sinon par la nouveauté des pensées et la

hauteur des spéculations philosophiques, au moins par

les descriptions originales et brillantes qui en sont

l’essentiel. Platon a le don de rendre ses contes

vraisemblables par la précision des détails empruntés à

la réalité qu’il a observée autour de lui. C’est en se

fondant sur les cataclysmes arrivés de son temps,

tremblements de terre, fractures du sol, raz de marée,

qu’il explique la transformation de l’acropole, autrefois



11

unie au Pnyx et au Lycabette, maintenant séparée de ces

deux collines et dénudée de sa terre végétale. C’est

parce qu’il a vu les montagnes se déboiser peu à peu

qu’il les suppose jadis couvertes de forêts et alimentant

des sources abondantes. S’il attribue ces

transformations à des cataclysmes brusques, au lieu d’y

reconnaître l’action lente des forces naturelles ou la

main de l’homme, c’est que les observations

géologiques en sont encore à leur début et les sciences

naturelles en enfance.

Quant aux constructions colossales que les habitants

de l’Atlantide avaient faites dans leur île, à ses canaux,

à ses ports, à ses arsenaux, Platon s’est inspiré pour les

dépeindre de ce qu’il avait appris de l’immense empire

des Perses, des travaux exécutés en Sicile par Denys

l’Ancien, ou dans les ports du Pirée et de Munychie par

le fameux architecte Hippodamos de Milet. En ce qui

concerne les sacrifices extraordinaires que font les dix

rois de l’Atlantide, il se peut que l’imagination de

Platon se soit donné libre carrière ; il se peut aussi qu’il

en ait emprunté certains détails aux rites bizarres

observés dans les diverses religions de la Grèce, de la

Perse et de l’Égypte. En tout cas, il a réussi à tracer un

tableau original et grandiose de toutes les merveilles

réalisées par les Atlantes. Il voulait nous en donner une

haute idée, il y a parfaitement réussi.





12

Sur les personnages du Critias nous avons dit

l’essentiel dans notre notice sur le Timée. Il nous reste à

fixer la date de la composition. Le dialogue fait

immédiatement suite au Timée et se tient le même jour.

Il est vraisemblable qu’il fut composé immédiatement

après le Timée. Ce n’est pas, il est vrai, l’avis de M.

Taylor (Introduction au Critias, p. 101). Il note que le

Timée a été révisé avant d’être publié et que le Critias

ne l’a pas été, vu les difficultés syntaxiques qu’il

présente. De cette constatation et de quelques

divergences de détail, il conclut que le Critias a été

composé quelques années après le Timée. Mais est-ce

une raison, parce que Platon n’aurait pas révisé un

ouvrage qu’il n’a pas achevé, pour en conclure que cet

ouvrage a été composé plusieurs années après ? Quant

aux légères divergences que M. Taylor a relevées entre

le Timée et le Critias, elles peuvent aisément

s’expliquer, précisément parce que le Critias n’a pas été

révisé, sans qu’il soit besoin d’admettre un si long

intervalle entre les deux ouvrages.

Nous avons traduit le Critias sur le texte publié par

M. Rivaud et nous avons fait notre profit de son

introduction et de sa traduction, comme aussi de

l’élégante traduction de M. Taylor, et de la traduction

précise et nette de M. Bury.







13

Critias ou Atlantique









14

Personnages du dialogue

Timée, Critias, Socrate, Hermocrate, Timée





TIMÉE

Que je suis content, Socrate, de me reposer comme

après un long voyage, maintenant que j’ai fini d’une

manière satisfaisante la traversée de mon sujet ! À

présent, je prie le dieu auquel nos discours viennent de

donner la naissance, bien qu’il existe depuis

longtemps1, qu’il nous fasse la grâce de conserver

parmi nos propos tous ceux qui sont vrais, et, si nous

avons sans le vouloir émis quelque fausse note, de nous

infliger la punition qui convient. Or la juste punition,

c’est de remettre dans le ton celui qui en est sorti. Afin

donc qu’à l’avenir nos discours sur la génération des

dieux soient exacts, nous prions le dieu de nous

accorder le plus parfait et le meilleur des correctifs, la

science. Cette prière faite, je remets à Critias, comme il

a été convenu, la suite du discours.







1

Ce dieu, c’est l’Univers ou Ciel.





15

CRITIAS

Bien, Timée ; je l’accepte, mais j’en userai comme

tu l’as fait toi-même en commençant : tu as demandé

l’indulgence sous prétexte que tu allais traiter un grand

sujet. Moi aussi, je sollicite l’indulgence, et je prétends

même y avoir plus de droit que Timée, vu les questions

que j’ai à traiter. J’ai bien conscience que je vais vous

faire une demande fort présomptueuse et assez

indiscrète ; il faut pourtant que je la fasse. Que ce que

tu as dit n’ait pas été bien dit, quel homme de sens

oserait le soutenir ? Mais que ce que j’ai à dire ait

besoin d’une plus grande indulgence, en raison d’une

plus grande difficulté, c’est ce qu’il faut essayer de

montrer comme je pourrai. Et en effet, Timée, quand on

parle des dieux à des hommes, il est plus facile de les

satisfaire que quand on nous parle, à nous, des mortels.

Car l’inexpérience et la complète ignorance des

auditeurs sur des matières qui leur sont ainsi étrangères

font la partie belle à qui veut en parler, et, au sujet des

dieux, nous savons où nous en sommes. Mais, pour

saisir plus clairement ma pensée, prenez garde à

l’observation que voici. Ce que nous disons tous, tant

que nous sommes, est forcément, n’est-ce pas, une

imitation, une image. Considérons maintenant la

fabrication des images que les peintres font des corps

divins et humains, au point de vue de la facilité et de la

difficulté qu’ils ont à les imiter de façon à contenter le



16

spectateur, et nous nous rendrons compte que, si un

peintre qui peint la terre, des montagnes, des rivières,

des forêts et le ciel tout entier avec ce qu’il renferme et

ce qui s’y meut, est capable d’en atteindre si peu que ce

soit la ressemblance, nous sommes aussitôt satisfaits.

En outre, comme nous n’avons des choses de ce genre

aucune connaissance précise, nous n’en examinons pas,

nous n’en discutons pas les représentations ; nous nous

contentons d’esquisses vagues et trompeuses. Au

contraire, quand un peintre entreprend de représenter

nos corps, nous percevons vivement le défaut de son

dessin, parce que nous avons l’habitude de nous voir

tous les jours et nous devenons des juges sévères pour

celui qui ne reproduit pas entièrement tous les traits de

ressemblance. C’est ce qui arrive aussi nécessairement

à l’égard des discours. Quand il s’agit des choses

célestes et divines, il nous suffit qu’on en parle avec

quelque vraisemblance ; mais pour les choses mortelles

et humaines, nous les examinons avec rigueur. Si donc,

dans ce que je vais dire à l’impromptu, je ne réussis pas

à rendre parfaitement ce qui convient, vous devez me le

pardonner ; car il faut songer que les choses mortelles

ne sont pas aisées, mais difficiles à représenter selon

l’attente des spectateurs. C’est justement pour vous

rappeler cela et pour demander une indulgence, non pas

inférieure, mais plus grande pour l’exposition que j’ai à

faire, que j’ai dit tout cela, Socrate. Si donc il vous



17

paraît que j’ai droit à cette faveur, accordez-la-moi de

bonne grâce.



SOCRATE

Et pourquoi, Critias, hésiterions-nous à te

l’accorder ? Accordons aussi la même grâce au

troisième orateur, à Hermocrate. Car il est clair qu’un

peu plus tard, quand il lui faudra prendre la parole, il

fera la même demande que vous. Afin donc qu’il

imagine un autre préambule et ne soit pas forcé

d’employer le même, qu’il parle avec l’assurance que

notre indulgence lui est acquise pour ce moment-là. Au

reste, mon cher Critias, je t’avertis des dispositions de

ton public. Le poète qui t’a précédé a obtenu auprès de

lui un merveilleux succès1. Aussi tu auras besoin d’une

indulgence sans réserve pour pouvoir prendre sa

succession.



HERMOCRATE

Cet avertissement-là, Socrate, s’adresse à moi aussi

bien qu’à Critias. Après tout, jamais des lâches n’ont

élevé de trophée, Critias. Il te faut donc aborder

bravement ton sujet, et, après avoir invoqué Apollon et





1

Socrate assimile ses interlocuteurs à des auteurs dramatiques qui se

disputent le prix aux Dionysies.





18

les Muses, nous faire connaître et chanter la vertu de tes

concitoyens d’autrefois.



CRITIAS

Mon cher Hermocrate, tu es au second rang, avec un

autre devant toi : voilà pourquoi tu fais encore le brave,

mais tu sauras bientôt si la tâche est facile. Quoi qu’il

en soit, il faut obéir à tes exhortations et à tes

encouragements, et, outre les dieux que tu viens de

nommer, appeler aussi les autres à mon aide et

particulièrement Mnémosyne. Car on peut dire que tout

ce qu’il y a de plus important dans mon sujet dépend

d’elle. Si, en effet, je puis me rappeler suffisamment et

vous rapporter les discours tenus autrefois par les

prêtres et apportés ici par Solon, je suis à peu près sûr

que cette assemblée sera d’avis que j’ai bien rempli ma

tâche. C’est ce que j’ai à faire à présent et sans plus

tarder.

Avant tout, rappelons-nous qu’en somme il s’est

écoulé neuf mille ans depuis la guerre qui, d’après les

révélations des prêtres égyptiens, éclata entre les

peuples qui habitaient au-dehors par-delà les colonnes

d’Héraclès et tous ceux qui habitaient en deçà. C’est

cette guerre qu’il me faut maintenant raconter en détail.

En deçà, c’est notre ville, dit-on, qui eut le

commandement et soutint toute la guerre ; au-delà, ce





19

furent les rois de l’île Atlantide, île qui, nous l’avons

dit, était autrefois plus grande que la Libye et l’Asie,

mais qui, aujourd’hui, engloutie par des tremblements

de terre, n’a laissé qu’un limon infranchissable, qui

barre le passage à ceux qui cinglent d’ici vers la grande

mer. Quant aux nombreux peuples barbares et à toutes

les tribus grecques qui existaient alors, la suite de mon

discours, en se déroulant, si je puis dire, les fera

connaître au fur et à mesure qu’il les rencontrera ; mais

il faut commencer par les Athéniens de ce temps-là et

par les adversaires qu’ils eurent à combattre et décrire

les forces et le gouvernement des uns et des autres. Et

entre les deux, c’est à celui de notre pays qu’il faut

donner la priorité.

Autrefois les dieux se partagèrent entre eux la terre

entière, contrée par contrée et sans dispute ; car il ne

serait pas raisonnable de croire que les dieux ignorent

ce qui convient à chacun d’eux, ni que, sachant ce qui

convient mieux aux uns, les autres essayent de s’en

emparer à la faveur de la discorde1.

Ayant donc obtenu dans ce juste partage le lot qui

leur convenait, ils peuplèrent chacun leur contrée, et,

quand elle fut peuplée, ils nous élevèrent, nous, leurs



1

Cette affirmation de Platon est en contradiction avec ce qu’il a dit

dans le Ménexène, 237 c-d, de la dispute de Poséidon et d’Athèna à propos

de l’Attique.





20

ouailles et leurs nourrissons, comme les bergers leurs

troupeaux, mais sans violenter nos corps, comme le font

les bergers qui mènent paître leur bétail à coups de

fouet ; mais, se plaçant pour ainsi dire à la poupe, d’où

l’animal est le plus facile à diriger, ils le gouvernaient

en usant de la persuasion comme gouvernail et

maîtrisaient ainsi son âme selon leur propre dessein, et

c’est ainsi qu’ils conduisaient et gouvernaient toute

l’espèce mortelle.

Tandis que les autres dieux réglaient l’organisation

des différents pays que le sort leur avait assignés,

Héphaïstos et Athèna qui ont la même nature, et parce

qu’ils sont enfants du même père, et parce qu’ils

s’accordent dans le même amour de la sagesse et des

arts, ayant reçu tous deux en commun notre pays,

comme un lot qui leur était propre et naturellement

approprié à la vertu et à la pensée, y firent naître de la

terre des gens de bien et leur enseignèrent

l’organisation politique. Leurs noms ont été conservés,

mais leurs œuvres ont péri par la destruction de leurs

successeurs et l’éloignement des temps. Car l’espèce

qui chaque fois survivait, c’était, comme je l’ai dit plus

haut, celle des montagnards et des illettrés, qui ne

connaissaient que les noms des maîtres du pays et

savaient peu de chose de leurs actions. Ces noms, il les

donnaient volontiers à leurs enfants ; mais des vertus et

des lois de leurs devanciers ils ne connaissaient rien, à



21

part quelques vagues on-dit sur chacun d’eux. Dans la

disette des choses nécessaires, où ils restèrent, eux et

leurs enfants, pendant plusieurs générations, ils ne

s’occupaient que de leurs besoins, ne s’entretenaient

que d’eux et ne s’inquiétaient pas de ce qui s’était passé

avant eux et dans les temps anciens. Les récits

légendaires et la recherche des antiquités apparaissent

dans les cités en même temps que le loisir, lorsqu’ils

voient que certains hommes sont pourvus des choses

nécessaires à la vie, mais pas auparavant. Et voilà

comment les noms des anciens hommes se sont

conservés sans le souvenir de leurs hauts faits. Et la

preuve de ce que j’avance, c’est que les noms de

Cécrops, d’Érechthée, d’Érichthonios, d’Érysichthon et

la plupart de ceux des héros antérieurs à Thésée dont on

ait gardé la mémoire, sont précisément ceux dont se

servaient, au rapport de Solon, les prêtres égyptiens,

lorsqu’ils lui racontèrent la guerre de ce temps-là. Et il

en est de même des noms des femmes. En outre, la

tenue et l’image de la déesse, que les hommes de ce

temps-là représentaient en armes conformément à la

coutume de leur temps, où les occupations guerrières

étaient communes aux femmes et aux enfants, signifient

que, chez tous les êtres vivants, mâles et femelles, qui

vivent en société, la nature a voulu qu’ils fussent les

uns et les autres capables d’exercer en commun la vertu

propre à chaque espèce.



22

Notre pays était alors habité par les différentes

classes de citoyens qui exerçaient des métiers et tiraient

du sol leur subsistance. Mais celle des guerriers,

séparée des autres dès le commencement par des

hommes divins, habitait à part. Ils avaient tout le

nécessaire pour la nourriture et l’éducation ; mais aucun

d’eux ne possédait rien en propre ; ils pensaient que

tout était commun entre eux tous ; mais ils n’exigeaient

des autres citoyens rien au-delà de ce qui leur suffisait

pour vivre, et ils exerçaient toutes les fonctions que

nous avons décrites hier en parlant des gardiens que

nous avons imaginés.

On disait aussi, en ce qui concerne le pays, et cette

tradition est vraisemblable et véridique, tout d’abord,

qu’il était borné par l’isthme et qu’il s’étendait

jusqu’aux sommets du Cithéron et du Parnès1, d’où la

frontière descendait en enfermant l’Oropie sur la droite,

et longeant l’Asopos à gauche, du côté de la mer2 ;

qu’ensuite la qualité du sol y était sans égale dans le

monde entier, en sorte que le pays pouvait nourrir une

nombreuse armée exempte des travaux de la terre. Une

forte preuve de la qualité de notre terre, c’est que ce qui



1

Le Cithéron est une montagne située au nord-ouest de l’Attique et le

Parnès au nord-est.

2

L’Oropie est au nord du Parnès, avec Oropos pour capitale, et

l’Asopos est un fleuve de Béotie.





23

en reste à présent peut rivaliser avec n’importe laquelle

pour la diversité et la beauté de ses fruits et sa richesse

en pâturages propres à toute espèce de bétail. Mais, en

ce temps-là, à la qualité de ses produits se joignait une

prodigieuse abondance. Quelle preuve en avons-nous et

qu’est-ce qui reste du sol d’alors qui justifie notre dire ?

Le pays tout entier s’avance loin du continent dans la

mer et s’y étend comme un promontoire, et il se trouve

que le bassin de la mer qui l’enveloppe est d’une grande

profondeur. Aussi, pendant les nombreuses et grandes

inondations qui ont eu lieu pendant les neuf mille ans,

car c’est là le nombre des ans qui se sont écoulés depuis

ce temps-là jusqu’à nos jours, le sol qui s’écoule des

hauteurs en ces temps de désastre ne dépose pas,

comme dans les autres pays, de sédiment notable et,

s’écoulant toujours sur le pourtour du pays, disparaît

dans la profondeur des flots. Aussi comme il est arrivé

dans les petites îles, ce qui reste à présent, comparé à ce

qui existait alors, ressemble à un corps décharné par la

maladie. Tout ce qu’il y avait de terre grasse et molle

s’est écoulé et il ne reste plus que la carcasse nue du

pays. Mais, en ce temps-là, le pays encore intact avait,

au lieu de montagnes, de hautes collines ; les plaines

qui portent aujourd’hui le nom de Phelleus1 étaient

remplies de terre grasse ; il y avait sur les montagnes de



1

Phelleus désignait une contrée pierreuse de l’Attique.





24

grandes forêts, dont il reste encore aujourd’hui des

témoignages visibles. Si, en effet, parmi les montagnes,

il en est qui ne nourrissent plus que des abeilles, il n’y a

pas bien longtemps qu’on y coupait des arbres propres à

couvrir les plus vastes constructions, dont les poutres

existent encore. Il y avait aussi beaucoup de grands

arbres à fruits et le sol produisait du fourrage à l’infini

pour le bétail. Il recueillait aussi les pluies annuelles de

Zeus et ne perdait pas comme aujourd’hui l’eau qui

s’écoule de la terre dénudée dans la mer, et, comme la

terre était alors épaisse et recevait l’eau dans son sein et

la tenait en réserve dans l’argile imperméable, elle

laissait échapper dans les creux l’eau des hauteurs

qu’elle avait absorbée et alimentait en tous lieux

d’abondantes sources et de grosses rivières. Les

sanctuaires qui subsistent encore aujourd’hui près des

sources qui existaient autrefois portent témoignage de

ce que j’avance à présent. Telle était la condition

naturelle du pays. Il avait été mis en culture, comme on

pouvait s’y attendre, par de vrais laboureurs,

uniquement occupés à leur métier, amis du beau et

doués d’un heureux naturel, disposant d’une terre

excellente et d’une eau très abondante, et favorisés dans

leur culture du sol par des saisons les plus

heureusement tempérées.

Quant à la ville, voici comment elle était ordonnée

en ce temps-là. D’abord l’acropole n’était pas alors



25

dans l’état où elle est aujourd’hui. En une seule nuit,

des pluies extraordinaires, diluant le sol qui la couvrait,

la laissèrent dénudée. Des tremblements de terre

s’étaient produits en même temps que cette chute d’eau

prodigieuse, qui fut la troisième avant la destruction qui

eut lieu au temps de Deucalion. Mais auparavant, à une

autre époque, telle était la grandeur de l’acropole

qu’elle s’étendait jusqu’à l’Éridan et à l’Ilisos et

comprenait le Pnyx, et qu’elle avait pour borne le mont

Lycabette du côté qui fait face au Pnyx1. Elle était

entièrement revêtue de terre et, sauf sur quelques

points, elle formait une plaine à son sommet. En dehors

de l’acropole, au pied même de ses pentes, étaient les

habitations des artisans et des laboureurs qui cultivaient

les champs voisins. Sur le sommet, la classe des

guerriers demeurait seule autour du temple d’Athèna et

d’Hèphaïstos, après avoir entouré le plateau d’une seule

enceinte, comme on fait le jardin d’une seule maison.

Ils habitaient la partie nord de ce plateau, où ils avaient

aménagé des logements communs et des réfectoires

d’hiver, et ils avaient tout ce qui convenait à leur genre

de vie en commun, soit en fait d’habitations, soit en fait

de temples, à l’exception de l’or et de l’argent2 ; car ils



1

L’Éridan descendait du mont Hymette et se jetait dans l’Ilisos. Le

Pnyx était une colline située à l’ouest de l’Acropole et le Lycabette une

haute colline au nord-est de la ville.

2

Cf. République, 416 d sqq et Lois, 801 b.





26

ne faisaient aucun usage de ces métaux en aucun cas.

Attentifs à garder le juste milieu entre le faste et la

pauvreté servile, ils se faisaient bâtir des maisons

décentes, où ils vieillissaient, eux et les enfants de leurs

enfants, et qu’ils transmettaient toujours les mêmes à

d’autres pareils à eux. Quant à la partie sud, lorsqu’ils

abandonnaient en été, comme il est naturel, leurs

jardins, leurs gymnases, leurs réfectoires, elle leur en

tenait lieu. Sur l’emplacement de l’acropole actuelle, il

y avait une source qui fut engorgée par les

tremblements de terre et dont il reste les minces filets

d’eau qui ruissellent du pourtour ; mais elle fournissait

alors à toute la ville une eau abondante, également saine

en hiver et en été. Tel était le genre de vie de ces

hommes qui étaient à la fois les gardiens de leurs

concitoyens et les chefs avoués des autres Grecs. Ils

veillaient soigneusement à ce que leur nombre, tant

d’hommes que de femmes, déjà en état ou encore en

état de porter les armes, fût, autant que possible,

constamment le même, c’est-à-dire environ vingt mille.

Voilà donc quels étaient ces hommes et voilà

comment ils administraient invariablement, selon les

règles de la justice, leur pays et la Grèce. Ils étaient

renommés dans toute l’Europe et toute l’Asie pour la

beauté de leurs corps et les vertus de toute sorte qui

ornaient leurs âmes, et ils étaient les plus illustres de

tous les hommes d’alors. Quant à la condition et à la



27

primitive histoire de leurs adversaires, si je n’ai pas

perdu le souvenir de ce que j’ai entendu raconter étant

encore enfant, c’est ce que je vais maintenant vous

exposer, pour en faire partager la connaissance aux

amis que vous êtes.

Mais, avant d’entrer en matière, j’ai encore un détail

à vous expliquer, pour que vous ne soyez pas surpris

d’entendre des noms grecs appliqués à des barbares.

Vous allez en savoir la cause. Comme Solon songeait à

utiliser ce récit pour ses poèmes, il s’enquit du sens des

noms, et il trouva que ces Égyptiens, qui les avaient

écrits les premiers, les avaient traduits dans leur propre

langue. Lui-même, reprenant à son tour le sens de

chaque nom, le transporta et transcrivit dans notre

langue. Ces manuscrits de Solon étaient chez mon

grand-père et sont encore chez moi à l’heure qu’il est,

et je les ai appris par cœur étant enfant. Si donc vous

entendez des noms pareils à ceux de chez nous, que

cela ne vous cause aucun étonnement : vous en savez la

cause.

Et maintenant voici à peu près de quelle manière

commença ce long récit. Nous avons déjà dit, au sujet

du tirage au sort que firent les dieux, qu’ils partagèrent

toute la terre en lots plus ou moins grands suivant les

pays et qu’ils établirent en leur honneur des temples et

des sacrifices. C’est ainsi que Poséidon, ayant eu en





28

partage l’île Atlantide, installa des enfants qu’il avait

eus d’une femme mortelle dans un endroit de cette île

que je vais décrire. Du côté de la mer, s’étendait, par le

milieu de l’île entière, une plaine qui passe pour avoir

été la plus belle de toutes les plaines et fertile par

excellence. Vers le centre de cette plaine, à une distance

d’environ cinquante stades, on voyait une montagne qui

était partout de médiocre altitude. Sur cette montagne

habitait un de ces hommes qui, à l’origine, étaient, en

ce pays, nés de la terre. Il s’appelait Événor et vivait

avec une femme du nom de Leucippe. Ils engendrèrent

une fille unique, Clito, qui venait d’atteindre l’âge

nubile, quand son père et sa mère moururent. Poséidon,

s’en étant épris, s’unit à elle et fortifia la colline où elle

demeurait, en en découpant le pourtour par des

enceintes faites alternativement de mer et de terre, les

plus grandes enveloppant les plus petites. Il en traça

deux de terre et trois de mer et les arrondit en partant du

milieu de l’île, dont elles étaient partout à égale

distance, de manière à rendre le passage infranchissable

aux hommes ; car on ne connaissait encore en ce temps-

là ni vaisseaux ni navigation. Lui-même embellit l’île

centrale, chose aisée pour un dieu. Il fit jaillir du sol

deux sources d’eau, l’une chaude et l’autre froide, et fit

produire à la terre des aliments variés et abondants. Il

engendra cinq couples de jumeaux mâles, les éleva, et,

ayant partagé l’île entière de l’Atlantide en dix portions,



29

il attribua au premier né du couple le plus vieux la

demeure de sa mère et le lot de terre alentour, qui était

le plus vaste et le meilleur ; il l’établit roi sur tous ses

frères et, de ceux-ci, fit des souverains, en donnant à

chacun d’eux un grand nombre d’hommes à gouverner

et un vaste territoire. Il leur donna des noms à tous. Le

plus vieux, le roi, reçut le nom qui servit à désigner l’île

entière et la mer qu’on appelle Atlantique, parce que le

premier roi du pays à cette époque portait le nom

d’Atlas. Le jumeau né après lui, à qui était échue

l’extrémité de l’île du côté des colonnes d’Héraclès,

jusqu’à la région qu’on appelle aujourd’hui Gadirique

en ce pays, se nommait en grec Eumèlos et en dialecte

indigène Gadire1, mot d’où la région a sans doute tiré

son nom. Les enfants du deuxième couple furent

appelés, l’un Amphérès, l’autre Évaimon. Du troisième

couple, l’aîné reçut le nom de Mnèseus, le cadet celui

d’Autochthon. Du quatrième, le premier né fut nommé

Élasippos, le deuxième Mèstor ; à l’aîné du cinquième

groupe on donna le nom d’Azaès, au cadet celui de

Diaprépès. Tous ces fils de Poséidon et leurs

descendants habitèrent ce pays pendant de longues

générations. Ils régnaient sur beaucoup d’autres îles de

l’Océan et, comme je l’ai déjà dit, ils étendaient en

outre leur empire, de ce côté-ci, à l’intérieur du détroit,



1

Gadire, c’est Cadix, et le pays gadirique est celui des Gaditains.





30

jusqu’à l’Égypte et à la Tyrrhénie.

La race d’Atlas devint nombreuse et garda les

honneurs du pouvoir. Le plus âgé était roi, et, comme il

transmettait toujours le sceptre au plus âgé de ses fils,

ils conservèrent la royauté pendant de nombreuses

générations. Ils avaient acquis des richesses immenses,

telles qu’on n’en vit jamais dans aucune dynastie royale

et qu’on n’en verra pas facilement dans l’avenir. Ils

disposaient de toutes les ressources de leur cité et de

toutes celles qu’il fallait tirer de la terre étrangère.

Beaucoup leur venaient du dehors, grâce à leur empire,

mais c’est l’île elle-même qui leur fournissait la plupart

des choses à l’usage de la vie, en premier lieu tous les

métaux, solides ou fusibles, qu’on extrait des mines, et

en particulier une espèce dont nous ne possédons plus

que le nom, mais qui était alors plus qu’un nom et

qu’on extrayait de la terre en maint endroit de l’île,

l’orichalque1, le plus précieux, après l’or, des métaux

alors connus. Puis tout ce que la forêt fournit de

matériaux pour les travaux des charpentiers, l’île le

produisait aussi en abondance. Elle nourrissait aussi

abondamment les animaux domestiques et sauvages.

On y trouvait même une race d’éléphants très

nombreuse ; car elle offrait une plantureuse pâture non



1

Qu’est-ce que ce métal qui a disparu ? Il est impossible de le

deviner, puisque Platon dit que ce n’est plus qu’un nom.





31

seulement à tous les autres animaux qui paissent au

bord des marais, des lacs et des rivières, ou dans les

forêts, ou dans les plaines, mais encore également à cet

animal, qui par nature est le plus gros et le plus vorace.

En outre, tous les parfums que la terre nourrit à présent,

en quelque endroit que ce soit, qu’ils viennent de

racines ou d’herbes ou de bois, ou de sucs distillés par

les fleurs ou les fruits, elle les produisait et les

nourrissait parfaitement, et aussi les fruits cultivés et les

secs, dont nous usons pour notre nourriture, et tous

ceux dont nous nous servons pour compléter nos repas,

et que nous désignons par le terme général de légumes,

et ces fruits ligneux qui nous fournissent des boissons,

des aliments et des parfums, et ce fruit à écailles et de

conservation difficile, fait pour notre amusement et

notre plaisir, et tous ceux que nous servons après le

repas pour le soulagement et la satisfaction de ceux qui

souffrent d’une pesanteur d’estomac, tous ces fruits,

cette île sacrée qui voyait alors le soleil, les produisait

magnifiques, admirables, en quantités infinies1. Avec

toutes ces richesses qu’ils tiraient de la terre, les

habitants construisirent les temples, les palais des rois,

les ports, les chantiers maritimes, et ils embellirent tout

le reste du pays dans l’ordre que je vais dire.



1

Il est difficile de spécifier de quels fruits Platon a voulu parler. M.

Rivaud note qu’il s’agit peut-être de l’olive, de la grenade et du citron.





32

Ils commencèrent par jeter des ponts sur les fossés

d’eau de mer qui entouraient l’antique métropole, pour

ménager un passage vers le dehors et vers le palais

royal. Ce palais, ils l’avaient élevé dès l’origine à la

place habitée par le dieu et par leurs ancêtres. Chaque

roi, en le recevant de son prédécesseur, ajoutait à ses

embellissements et mettait tous ses soins à le surpasser,

si bien qu’ils firent de leur demeure un objet

d’admiration par la grandeur et la beauté de leurs

travaux. Ils creusèrent depuis la mer jusqu’à l’enceinte

extérieure un canal de trois plèthres de large, de cent

pieds de profondeur et de cinquante stades de longueur,

et ils ouvrirent aux vaisseaux venant de la mer une

entrée dans ce canal, comme dans un port, en y

ménageant une embouchure suffisante pour que les plus

grands vaisseaux y pussent pénétrer. En outre, à travers

les enceintes de terre qui séparaient celles d’eau de mer,

vis-à-vis des ponts, ils ouvrirent des tranchées assez

larges pour permettre à une trière de passer d’une

enceinte à l’autre, et par-dessus ces tranchées ils mirent

des toits pour qu’on pût naviguer dessous ; car les

parapets des enceintes de terre étaient assez élevés au-

dessus de la mer. Le plus grand des fossés circulaires,

celui qui communiquait avec la mer, avait trois stades

de largeur, et l’enceinte de terre qui lui faisait suite en

avait autant. Des deux enceintes suivantes, celle d’eau

avait une largeur de deux stades et celle de terre était



33

encore égale à celle d’eau qui la précédait ; celle qui

entourait l’île centrale n’avait qu’un stade. Quant à l’île

où se trouvait le palais des rois, elle avait un diamètre

de cinq stades. Ils revêtirent d’un mur de pierre le

pourtour de cette île, les enceintes et les deux côtés du

pont, qui avait une largeur d’un plèthre. Ils mirent des

tours et des portes sur les ponts et à tous les endroits où

passait la mer. Ils tirèrent leurs pierres du pourtour de

l’île centrale et de dessous les enceintes, à l’extérieur et

à l’intérieur ; il y en avait des blanches, des noires et

des rouges. Et tout en extrayant les pierres, ils

construisirent des bassins doubles creusés dans

l’intérieur du sol, et couverts d’un toit par le roc même.

Parmi ces constructions les unes étaient d’une seule

couleur ; dans les autres, ils entremêlèrent les pierres de

manière à faire un tissu varié de couleurs pour le plaisir

des yeux, et leur donnèrent ainsi un charme naturel. Ils

revêtirent d’airain, en guise d’enduit, tout le pourtour

du mur qui entourait l’enceinte la plus extérieure ;

d’étain fondu celui de l’enceinte intérieure, et celle qui

entourait l’acropole elle-même d’orichalque aux reflets

de feu.

Le palais royal, à l’intérieur de l’acropole, avait été

agencé comme je vais dire. Au centre même de

l’acropole il y avait un temple consacré à Clito et à

Poséidon. L’accès en était interdit et il était entouré

d’une clôture d’or. C’est là qu’à l’origine ils avaient



34

engendré et mis au jour la race des dix princes. C’est là

aussi qu’on venait chaque année des dix provinces

qu’ils s’étaient partagées offrir à chacun d’eux les

sacrifices de saison. Le temple de Poséidon lui-même

était long d’un stade, large de trois plèthres et d’une

hauteur proportionnée à ces dimensions ; mais il avait

dans son aspect quelque chose de barbare. Le temple

tout entier, à l’extérieur, était revêtu d’argent, hormis

les acrotères, qui l’étaient d’or ; à l’intérieur, la voûte

était tout entière d’ivoire émaillé d’or, d’argent et

d’orichalque ; tout le reste, murs, colonnes et pavés,

était garni d’orichalque. On y avait dressé des statues

d’or, en particulier celle du dieu, debout sur un char,

conduisant six chevaux ailés, et si grand que sa tête

touchait la voûte, puis, en cercle autour de lui, cent

Néréides1 sur des dauphins ; car on croyait alors

qu’elles étaient au nombre de cent ; mais il y avait aussi

beaucoup d’autres statues consacrées par des

particuliers. Autour du temple, à l’extérieur, se

dressaient les statues d’or de toutes les princesses et de

tous les princes qui descendaient des dix rois et

beaucoup d’autres grandes statues dédiées par les rois et

les particuliers, soit de la ville même, soit des pays du

dehors soumis à leur autorité. Il y avait aussi un autel

dont la grandeur et le travail étaient en rapport avec tout



1

Selon la tradition ordinaire, elles étaient au nombre de cinquante.





35

cet appareil, et tout le palais de même était proportionné

à la grandeur de l’empire, comme aussi aux ornements

du temple.

Les deux sources, l’une d’eau froide et l’autre d’eau

chaude, avaient un débit considérable et elles étaient,

chacune, merveilleusement adaptées aux besoins des

habitants par l’agrément et la vertu de leurs eaux. Ils les

avaient entourées de bâtiments et de plantations

d’arbres appropriées aux eaux. Ils avaient construit tout

autour des bassins, les uns à ciel ouvert, les autres

couverts, destinés aux bains chauds en hiver. Les rois

avaient les leurs à part, et les particuliers aussi ; il y en

avait d’autres pour les femmes et d’autres pour les

chevaux et les autres bêtes de somme, chacun d’eux

étant disposé suivant sa destination. Ils conduisaient

l’eau qui s’en écoulait dans le bois sacré de Poséidon,

où il y avait des arbres de toutes essences, d’une

grandeur et d’une beauté divines, grâce à la qualité du

sol ; puis ils la faisaient écouler dans les enceintes

extérieures par des aqueducs qui passaient sur les ponts.

Là, on avait aménagé de nombreux temples dédiés à de

nombreuses divinités, beaucoup de jardins et beaucoup

de gymnases, les uns pour les hommes, les autres pour

les chevaux, ces derniers étant construits à part dans

chacune des deux îles formées par les enceintes

circulaires. Entre autres, au milieu de la plus grande île,

on avait réservé la place d’un hippodrome d’un stade de



36

large, qui s’étendait en longueur sur toute l’enceinte,

pour le consacrer aux courses de chevaux. Autour de

l’hippodrome, il y avait, de chaque côté, des casernes

pour la plus grande partie de la garde. Ceux des gardes

qui inspiraient le plus de confiance tenaient garnison

dans la plus petite des deux enceintes, qui était aussi la

plus près de l’acropole, et à ceux qui se distinguaient

entre tous par leur fidélité on avait assigné des quartiers

à l’intérieur de l’acropole autour des rois mêmes.

Les arsenaux étaient pleins de trières et de tous les

agrès nécessaires aux trières, le tout parfaitement

apprêté. Et voilà comment tout était disposé autour du

palais des rois.

Quand on avait traversé les trois ports extérieurs, on

trouvait un mur circulaire commençant à la mer et

partout distant de cinquante stades de la plus grande

enceinte et de son port. Ce mur venait fermer au même

point l’entrée du canal du côté de la mer. Il était tout

entier couvert de maisons nombreuses et serrées les

unes contre les autres, et le canal et le plus grand port

étaient remplis de vaisseaux et de marchands venus de

tous les pays du monde et de leur foule s’élevaient jour

et nuit des cris, du tumulte et des bruits de toute espèce.

Je viens de vous donner un rapport assez fidèle de

ce que l’on m’a dit jadis de la ville et du vieux palais. À

présent il me faut essayer de rappeler quel était le



37

caractère du pays et la forme de son organisation. Tout

d’abord, on m’a dit que tout le pays était très élevé et à

pic sur la mer, mais que tout autour de la ville s’étendait

une plaine qui l’entourait et qui était elle-même

encerclée de montagnes descendant jusqu’à la mer ; que

sa surface était unie et régulière, qu’elle était oblongue

en son ensemble, qu’elle mesurait sur un côté trois

mille stades et à son centre, en montant de la mer, deux

mille. Cette région était, dans toute la longueur de l’île,

exposée au midi et à l’abri des vents du nord. On

vantait alors les montagnes qui l’entouraient, comme

dépassant en nombre, en grandeur et en beauté toutes

celles qui existent aujourd’hui. Elles renfermaient un

grand nombre de riches villages peuplés de périèques1,

des rivières, des lacs et des prairies qui fournissaient

une pâture abondante à tous les animaux domestiques et

sauvages et des bois nombreux et d’essences variées

amplement suffisants pour toutes les sortes d’ouvrages

de l’industrie.

Or cette plaine avait été, grâce à la nature et aux

travaux d’un grand nombre de rois au cours de longues

générations, aménagée comme je vais dire. Elle avait la

forme d’un quadrilatère généralement rectiligne et

oblong ; ce qui lui manquait en régularité avait été



1

Platon assimile les habitants de ces villages aux périèques, habitants

libres d’une ville laconienne autre que Sparte.





38

corrigé par un fossé creusé sur son pourtour. En ce qui

regarde la profondeur, la largeur et la longueur de ce

fossé, il est difficile de croire qu’il ait eu les proportions

qu’on lui prête, si l’on considère que c’était un ouvrage

fait de main d’homme, ajouté aux autres travaux. Il faut

cependant répéter ce que nous avons ouï dire : il avait

été creusé à la profondeur d’un plèthre, sa largeur était

partout d’un stade, et, comme sa longueur embrassait

toute la plaine, elle montait à dix mille stades. Il

recevait les cours d’eau qui descendaient des

montagnes, faisait le tour de la plaine, aboutissait à la

ville par ses deux extrémités, d’où on le laissait

s’écouler dans la mer. De la partie haute de la ville

partaient des tranchées d’environ cent pieds de large,

qui coupaient la plaine en ligne droite et se

déchargeaient dans le fossé près de la mer ; de l’une à

l’autre il y avait un intervalle de cent stades. Elles

servaient au flottage des bois descendus des montagnes

vers la ville et au transport par bateaux des autres

productions de chaque saison, grâce à des canaux qui

partaient des tranchées et les faisaient communiquer

obliquement les unes avec les autres et avec la ville.

Notez qu’il y avait tous les ans deux récoltes, parce que

l’hiver on utilisait les pluies de Zeus, et en été, les eaux

qui jaillissent de la terre, qu’on amenait des tranchées.

En ce qui regarde le nombre de soldats que devait

fournir la plaine en cas de guerre, on avait décidé que



39

chaque district fournirait un chef. La grandeur du

district était de dix fois dix stades et il y en avait en tout

six myriades. Quant aux hommes à tirer des montagnes

et du reste du pays, leur nombre, à ce qu’on m’a dit,

était infini ; ils avaient tous été répartis par localités et

par villages entre ces districts sous l’autorité des chefs.

Or le chef avait ordre de fournir pour la guerre la

sixième partie d’un char de combat, en vue d’en porter

l’effectif à dix mille ; deux chevaux et leurs cavaliers ;

en outre un attelage de deux chevaux, sans char, avec

un combattant armé d’un petit bouclier et un conducteur

des deux chevaux porté derrière le combattant, plus

deux hoplites, des archers et des frondeurs au nombre

de deux pour chaque espèce, des fantassins légers

lanceurs de pierres et de javelots au nombre de trois

pour chaque espèce, et quatre matelots pour remplir

douze cents navires1. C’est ainsi qu’avait été réglée

l’organisation militaire de la ville royale. Pour les neuf

autres provinces, chacune avait son organisation

particulière, dont l’explication demanderait beaucoup

de temps.

Le gouvernement et les charges publiques avaient

été réglés à l’origine de la manière suivante. Chacun

des dix rois dans son district et dans sa ville avait tout



1

C’est juste le nombre des trières que Xerxès avait équipées contre la

Grèce.





40

pouvoir sur les hommes et sur la plupart des lois : il

punissait et faisait mettre à mort qui il voulait. Mais

leur autorité l’un sur l’autre et leurs relations mutuelles

étaient réglées sur les instructions de Poséidon, telles

qu’elles leur avaient été transmises par la loi, et par les

inscriptions gravées par les premiers rois sur une

colonne d’orichalque, placée au centre de l’île dans le

temple de Poséidon. C’est dans ce temple qu’ils

s’assemblaient tous les cinq ans ou tous les six ans

alternativement, accordant le même honneur au pair et à

l’impair. Dans cette assemblée, ils délibéraient sur les

affaires communes, ils s’enquéraient si l’un d’eux

enfreignait la loi et le jugeaient. Au moment de porter

leur jugement, ils se donnaient d’abord les uns aux

autres des gages de leur foi de la manière suivante. Il y

avait dans l’enceinte du temple de Poséidon des

taureaux en liberté. Les dix rois, laissés seuls, priaient

le dieu de leur faire capturer la victime qui lui serait

agréable, après quoi ils se mettaient en chasse avec des

bâtons et des nœuds coulants, sans fer. Ils amenaient

alors à la colonne le taureau qu’ils avaient pris,

l’égorgeaient à son sommet et faisaient couler le sang

sur l’inscription. Sur la colonne, outre les lois, un

serment était gravé, qui proférait de terribles

imprécations contre ceux qui désobéiraient. Lors donc

qu’ils avaient sacrifié suivant leurs lois, ils consacraient

tout le corps du taureau, puis, remplissant de vin un



41

cratère, ils y jetaient au nom de chacun d’eux un caillot

de sang et portaient le reste dans le feu, après avoir

purifié le pourtour de la colonne. Puisant ensuite dans le

cratère avec des coupes d’or, ils faisaient une libation

sur le feu en jurant qu’ils jugeraient conformément aux

lois inscrites sur la colonne et puniraient quiconque les

aurait violées antérieurement, qu’à l’avenir ils

n’enfreindraient volontairement aucune des

prescriptions écrites et ne commanderaient et

n’obéiraient à un commandement que conformément

aux lois de leur père. Lorsque chacun d’eux avait pris

cet engagement pour lui-même et sa descendance, il

buvait et consacrait sa coupe dans le temple du dieu ;

puis il s’occupait du dîner et des cérémonies

nécessaires. Quand l’obscurité était venue et que le feu

des sacrifices était refroidi, chacun d’eux revêtait une

robe d’un bleu sombre de toute beauté, puis ils

s’asseyaient à terre dans les cendres du sacrifice où ils

avaient prêté serment, et, pendant la nuit, après avoir

éteint tout le feu dans le temple, ils étaient jugés ou

jugeaient, si quelqu’un en accusait un autre d’avoir

enfreint quelque prescription. Leurs jugements rendus,

ils les inscrivaient, au retour de la lumière, sur une table

d’or, et les dédiaient avec leurs robes, comme un

mémorial. Il y avait en outre beaucoup d’autres lois

particulières relatives aux prérogatives de chacun des

rois, dont les plus importantes étaient de ne jamais



42

porter les armes les uns contre les autres, de se réunir

pour se prêter main-forte, dans le cas où l’un d’eux

entreprendrait de détruire l’une des races royales dans

son État, de délibérer en commun, comme leurs

prédécesseurs, sur les décisions à prendre touchant la

guerre et les autres affaires, mais en laissant

l’hégémonie à la race d’Atlas. Le roi n’était pas maître

de condamner à mort aucun de ceux de sa race, sans

l’assentiment de plus de la moitié des dix rois.

Telle était la formidable puissance qui existait alors

en cette contrée, et que le dieu assembla et tourna

contre notre pays, pour la raison que voici. Pendant de

nombreuses générations, tant que la nature du dieu se fit

sentir suffisamment en eux, ils obéirent aux lois et

restèrent attachés au principe divin auquel ils étaient

apparentés. Ils n’avaient que des pensées vraies et

grandes en tout point, et ils se comportaient avec

douceur et sagesse en face de tous les hasards de la vie

et à l’égard les uns des autres. Aussi, n’ayant

d’attention qu’à la vertu, faisaient-ils peu de cas de

leurs biens et supportaient-ils aisément le fardeau

qu’était pour eux la masse de leur or et de leurs autres

possessions. Ils n’étaient pas enivrés par les plaisirs de

la richesse et, toujours maîtres d’eux-mêmes, ils ne

s’écartaient pas de leur devoir. Tempérants comme ils

étaient, ils voyaient nettement que tous ces biens aussi

s’accroissaient par l’affection mutuelle unie à la vertu,



43

et que, si on s’y attache et les honore, ils périssent eux-

mêmes et la vertu avec eux. Tant qu’ils raisonnèrent

ainsi et gardèrent leur nature divine, ils virent croître

tous les biens dont j’ai parlé. Mais quand la portion

divine qui était en eux s’altéra par son fréquent mélange

avec un élément mortel considérable et que le caractère

humain prédomina, incapables dès lors de supporter la

prospérité, ils se conduisirent indécemment, et à ceux

qui savent voir, ils apparurent laids, parce qu’ils

perdaient les plus beaux de leurs biens les plus

précieux, tandis que ceux qui ne savent pas discerner ce

qu’est la vraie vie heureuse les trouvaient justement

alors parfaitement beaux et heureux, tout infectés qu’ils

étaient d’injustes convoitises et de l’orgueil de dominer.

Alors le dieu des dieux, Zeus, qui règne suivant les lois

et qui peut discerner ces sortes de choses, s’apercevant

du malheureux état d’une race qui avait été vertueuse,

résolut de les châtier pour les rendre plus modérés et

plus sages. À cet effet, il réunit tous les dieux dans leur

demeure, la plus précieuse, celle qui, située au centre de

tout l’univers, voit tout ce qui participe à la génération,

et, les ayant rassemblés, il leur dit :...





[Le manuscrit de Platon finit sur ces mots. Cf. p. 544]









44

45

Table



Notice sur le « Critias »................................................. 5

Critias ou Atlantique ................................................... 14









46

47

Cet ouvrage est le 9e publié

dans la collection Philosophie

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.









48


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